Vous avez dit "Ladakh..."
Peut-être que l’un de vos amis ayant usé moult semelles sur les sentiers himalayens, a objecté au milieu d’une discussion :
« Le Ladakh, ce n’est vraiment plus comme avant… »
Avant qui ? Avant quoi ?
Chacun met l' »avant » en fonction de sa propre expérience mais pour les gens de ces hautes vallées himalayennes, l' »avant » c’est simplement l’impermanence des choses …
Et s’il y a dans le monde un lieu où l’impermanence avance au grand galop, c’est bien au Ladakh !
En 50 ans, le Ladakh, enclavé, vivant depuis des siècles au rythme des caravanes, a basculé dans le monde de l’informatique, des embouteillages, du changement climatique et autres « bienfaits » de la modernité !
Donc…il y a eu du changement ! C’est indéniable… !
Remontons une fraction de seconde sur l’échelle du temps…1974 !
Cette année-là, après de longues années de conflit dans la région, le gouvernement indien permettait d’accéder au Zanskar. Arrivés par le Cachemire, les premiers voyageurs foulaient une terre presque inconnue, un espace immense aux paysages époustouflants, sans le moindre kilomètre de bitume, aux cols de très haute altitude et en hiver, pour sortir d’un isolement de six à sept mois, une seule issue : le Chadar, fleuve gelé qui serpente pendant plus de 40 kilomètres dans une gorge aux parois vertigineuses !
Quelques années plus tard, la piste reliant Manali à Leh, escaladant des cols à plus de 5000 mètres, offrait une région presque aussi grande qu’Auvergne-Rhône-Alpes à la ruée des trekkeurs occidentaux. Les premiers guides décrivaient une terre d’aventure, des sentiers infinis, des villageois accueillants, des traditions séculaires, des sommets enneigés, une sagesse bouddhiste et un ciel toujours lumineux ! Un paradis !
Dès le début des années 1980, des observateurs comme Sir Robert Ffolkes ou Helena Norberg-Hodge alertaient sur le danger de cette invasion certes pacifique, mais collision frontale entre le XXème siècle et une culture ancestrale, entre une société de consommation et des communautés vivant en autarcie.
Pendant une trentaine d’années le Ladakh a évolué à un rythme que certains trouvaient déjà brutal mais au début des années 2000 on pouvait encore croire à l’Eden himalayen.
Deux vols quotidiens transportaient quelques deux cents voyageurs de Delhi à Leh. La ville conservait quelques senteurs de la route de la soie, les rivières se traversaient dans une caisse à roulettes suspendue à un câble ou par des passerelles pour équilibristes, la vallée de la Markha et la grande traversée du Zanskar toujours des treks mythiques, les monastères des lieux de spiritualité, les homestay accueillaient les passagers avec curiosité et affabilité, le ciel affichait un bleu permanent et les gouverneurs de l’époque avaient pour ambition de faire de leur région une des plus écologique du monde !
10 juin 2025. 13h15, le quatorzième avion de la matinée déverse les ultimes arrivants des 15 000 visiteurs quotidiens. Le nombre de touristes de 70 000 en 2010 a franchi 530 000 en 2024, en très grande majorité des visiteurs indiens, et le pire est à venir avec la construction en cours d’un terminal international pouvant recevoir 2 millions de voyageurs par an… sachant que le Ladakh compte moins de 300 000 habitants et Leh environ 30 000…
Qu’a fait le Ladakh pour mériter un tel envahissement ? A vrai dire pas grand-chose si ce n’est d’être le décor de « 3 Idiots », un film de Bollywood tourné en 2009 déchainant un raz marée de fans indiens venus mettre leurs pas dans ceux de leurs idoles
Les conséquences sont catastrophiques ! Explosion de constructions anarchique, gestion pratiquement inexistante des déchets et des eaux usées, pollution des nappes phréatiques et des cours d’eau, engorgements des villes et sites touristiques par les voitures et les motos, augmentation considérable des prix, sans oublier l’indianisation à grand pas de la culture ladakhi.
Des sites Web abordent très bien tous ces problèmes de surtourisme au Ladakh. (Voir liste en fin d’article).
Les Indiens constituent la presque totalité de ces arrivants, génération de nouveaux riches exigeant luxe et affichant souvent une attitude suffisante envers les populations locales. Pour satisfaire leurs exigences, une multitude d’hôtels de grand standing, de restaurants et de boutiques haut de gamme ont poussé comme des champignons. Les propriétaires ladakhis, louant leurs magasins aux cachemiris et leurs hôtels et restaurants aux népalais désirent des gains immédiats sans considération pour le traitement des déchets, la gestion de l’eau ou l’appauvrissement de leur culture. Les démarches de Sonam Wangchuk ou les protestations des jeunes ladakhis pour défendre leurs droits politiques et leur environnement ne sont que faibles murmures aux oreilles des investisseurs de tous bords et du Gouvernement même s’ils ont obtenu quelques résultats comme l’interdiction de gravir le Stok Kangri (6153 m) dont le camp de base était devenu un dépôt d’ordures et un champ d’étrons ou la démolition des constructions illégales aux bords du Pongong Lake transformé de lac sacré pour les bouddhistes en Disneyland pour indiens ! L’avalanche de devises fait boule de neige sur l’ensemble des prix jusqu’au fond des vallées.
Les impacts de la géopolitique jouent un rôle prépondérant dans l’évolution fulgurante de cette région. Bordée par des voisins convoitant ses territoires himalayens, l’armée indienne multiplie les voies d’accès aux zones frontalières avec le Pakistan ou la Chine. Les rares pistes à chars d’assaut des années de guerre ont fait place à des routes tracées sur les chemins de trek qui allaient de villages en villages. Que ce soit de Kargil ou de Lamayuru à Darsha, la légendaire « Grande traversée du Zanskar » ne sera bientôt plus qu’un long ruban d’asphalte ! Depuis cette année 2025, une route percée à flanc de gorges vertigineuses sur cinquante kilomètres, a sonné l’agonie du mythique « Chadar ». De trois jours de piste en 2010, Leh n’est plus qu’à cinq heures de Padum !
Est-ce pour autant que le trekking est mort au Ladakh ou au Zanskar ? Il serait incroyable de ne pas trouver quelques itinéraires fantastiques au milieu d’un massif aussi gigantesque ! Mais les treks s’éloignant des vallées les plus accessibles, deviennent plus techniques, plus engagés et plus assujettis aux variations climatiques et politiques.
Excepté quelques rares treks comme la Vallée de la Markha ou le Sham, la plupart des nouveaux circuits ne traversant pas de lieux habités, nécessitent une caravane ou un lourd portage personnel ! Les cols plus élevés exigent une plus longue adaptation à l’altitude. La traversée à gué des cours d’eau s’avère parfois délicate voire dangereuse ou impossible. Cet été, l’altitude de l’isotherme zéro degré se situant souvent à plus de 6 000 mètres, empêchait le regel nocturne des glaciers et par conséquence maintenait jour et nuit, un niveau élevé des cours d’eau, la moindre pluie venant amplifier le phénomène. Si le Ladakh fut réputé pour son ciel sans nuage de mars à octobre, le réchauffement climatique s’est chargé de modifier la donne ! Les pluies sont devenues fréquentes, parfois torrentielles s’abattant sur d’immenses bassins versants avant de s’engouffrer en torrents furieux dans d’étroites gorges comme dans la vallée de la Markha.
Bien que possédant d’énormes moyens matériels pour la construction des routes, le gouvernement indien emploie une très nombreuse main d’œuvre locale ou originaire de la région du Bihar. Ce procédé pour maintenir une paix sociale dans des régions défavorisées a généré de graves dommages collatéraux.
D’une part, le salaire versé à l’entretien des routes est bien supérieur à celui du revenu agricole. Quatre personnes d’un même foyer travaillant pour la « Border Road Organisation (BRO) » perçoivent l’équivalent de la rémunération d’un médecin. Beaucoup de paysans ont frappé à la porte de la BRO, abandonnant leurs champs et vendant leurs animaux. La diminution des randonneurs occidentaux et la réduction des treks avec des bêtes de portage, ont poussé de nombreux guides à s’orienter vers d’autres activités et les éleveurs à se défaire d’abord de leurs chevaux. En 2024, certains tours opérateurs ont été obligés de faire venir des chevaux depuis Manali situé à plus de 480 kms. D’autres attendaient la fin des treks de leurs collègues pour récupérer leurs bêtes !
D’autre part, l’arrivée de cette manne dans un foyer, incite à abandonner les maisons ancestrales au profit de constructions plus confortables mais aux murs dépourvus de tous les symboles auspicieux, racines d’une culture millénaire. Comme effacer les indices d’une sagesse ressentie archaïque face à la fascination des chimères occidentales ! Les pratiques animistes sont encore très présentes au Ladakh bouddhiste, ce respect des éléments naturels ne peut pas laisser insensibles les amoureux de la montagne et leur disparition ne présagerait rien de bon pour l’avenir ! Il n’est pas question de faire du Ladakh un immense musée pour excursionnistes, le tourisme étant une des principales ressources du Ladakh mais de sauvegarder ce qui en fait sa singularité !
Heureusement des Ladakhis prennent conscience de ces problèmes
Dans tout le Ladakh se pose la question : « Qu’adviendra-t-il de tous ces travailleurs locaux à la fin des chantiers routiers ? « . Pourront-ils reprendre leurs travaux agricoles et ceux-ci leur permettront-ils de garder leur niveau de vie actuel ? Beaucoup espèrent ouvrir des guesthouse le long des routes. C’est oublier que, depuis le 05 août 2019, l’abolition des articles 370 et 35A du statut spécial de l’Etat du Jammu-et-Cachemire de 1950 qui restreignaient les droits de propriété aux seuls individus nés au Jammu-et-Cachemire ou y résidant depuis plus de dix ans, permet aux promoteurs indiens de se précipiter sur ce nouvel Eldorado. Avec le percement des tunnels du Rothang et du Shingo, Padum n’est plus qu’à quelques heures de Manali et à cinq de l’aéroport de Leh. Des écoles de ski ont déjà vu le jour tant le site est idéal pour les sports d’hiver ! Que seront les ouvriers zanskarpas face au business des marchands de neige ?
D’autres se retournent à leurs anciens métiers. Des guides actualisent des itinéraires oubliés ou peu fréquentés, en ouvrent de nouveaux. Ils développent l’escalade, les courses en glaciers dans le Great Himalayan Range ou dans le Karakoram et les hivernales. Tandis que des éleveurs reconstituent leurs troupeaux de chevaux sûrs que les randonneurs seront nombreux aux rendez-vous sur des chemins exceptionnels et insolites !
Mémélé – Leh (Ladakh) septembre 2025
Ladakh – Plateau de Nimaling – 4875 mètres
Salaire moyen au Ladâkh en juin 2025 : 25225 INR = 242 €/mois.
https://www.altitude.news/himalaya/2024/11/16/50-ans-tourisme-ladakh-desormais-surtourisme/ https://indexperience.fr/ladakh-verite-tourisme-masse/
